Marianne Mispelaëre, poétesse des ruisseaux

Je découvre l’œuvre de Marianne Mispelaëre lors de son exposition « On vit qu’il n’y avait plus rien à voir », au Palais de Tokyo. Au sol sont projetées des vidéos de lieux auparavant habités, de constructions qui ont depuis disparu. Sur ces images des mains apparaissent, elles signent des mots qui semblent imaginaires, une langue des signes fantasmée, une sorte de poésie sonore visuelle. Au dessus de ces images projetées, des tubes délimitent l’espace en ce qui serait la silhouette d’une construction. Sur un mur, la vidéo d’un nuage de fumée qui se meut, avec comme référence des immeubles qui s’écroulent et laissent à leur place une poussière qui se mélange au ciel. L’installation est parfaite dans sa réalisation. Elle parle de ce qui s’efface, disparaît, de ceux qui restent, en faisant coexister de manière surréaliste des images, des concepts, qui produisent des chocs, de petits tremblements de l’âme, quelque chose s’échange entre les fantômes d’architectures et de langue et le visiteur qui rentre sans le savoir dans l’intimité de la plasticienne.

Intimité. Marianne Mispelaëre n’aime pas parler d’elle. « J’évite de raconter ma vie par pudeur. Et cela oriente la lecture de mon travail, je veux que la façon dont on entre dans mon travail soit la plus libre possible. » Cependant, en entrant dans le travail de l’artiste, on saisit qu’elle donne bien plus qu’une biographie, une sensation de comprendre, de sentir l’invisible. Pour offrir cela, Marianne Mispelaëre « s’autorise », un artiste doit « s’imposer à lui même de s’ouvrir la porte de la création, avoir confiance » me dit-elle en ajoutant que le travail artistique demande du désir et amène de la peur. Elle se reprend : le mot le plus juste est « courage ». Marianne a fait une école d’Art à Épinal, elle a vécu à Strasbourg où elle a fondé une maison d’édition : Pétrole Éditions, et une revue : Talweg. Elle est à Paris en 2015 puis part à Berlin pour une longue résidence. Elle revient à Paris en 2016, où elle a toujours l’impression de découvrir une ville dans la ville. Elle voyage pour des projets, des installations ou des expositions, en Europe de l’Est, au Congo-Brazzaville ou à Baltimore et Standing Rock, une réserve indienne dans le Dakota. Mais la conversation revient vite sur le langage plutôt que le récit.

Le langage a toujours intéressé Marianne, pour qui celui qui possède le langage a la faculté de penser et celui qui possède la réthorique a le pouvoir. Mais alors, pourquoi travailler tant sur l’effacement du langage, son en-deçà ? Un silence s’installe. Je suggère à Marianne que son installation me fait penser à Maeterlinck, au non-dit. « C’est exactement ce qui m’intéresse. Il y a toujours un background derrière ce qui est dit. Je te vois, tu es blond etc. j’ai la capacité de te voir, on pense que voir est simple mais en fait voir répond toujours à des connaissances que l’on a, à une lecture des images que l’on a ou pas. On apprend constamment à voir, les visions sont très subjectives et c’est pareil pour le langage. » Ce qui intéresse Marianne, ce sont ces moments où l’on ressent quelque chose sans pouvoir nécessairement le nommer, elle parle de « poésie » et cela est très juste. Il s’agit pour elle de se trouver au bon endroit, à l’endroit de ce frottement des images et du langage : « le travail consiste presque pratiquement uniquement à trouver une justesse entre ce qui est trop, ce qui n’est pas assez. À un moment tu le sens, en dessin on dit d’une œuvre qu’elle se lève, elle prend une autre dimension.»

Marianne a à cœur de proposer des œuvres belles qui font réfléchir, plastiques et conceptuelles « les mains travaillent autant que le cerveau ». Elle aime l’art japonais, le signe, les paysages sur papier où tout se tient ensemble, où l’œil n’est pas perdu. Elle reconnaît dans l’art japonais un art où tout est lié, loin du rapport de dualité des occidentaux. Elle se méfie des clichés.

Elle aime d’ailleurs beaucoup Hannah Arendt. « Du moment où tu parles avec des clichés, des formules toutes faites, des expressions toutes faites, tu ne peux plus réfléchir par toi même. Les clichés sont le premier pas vers la dictature, le totalitarisme ». En parlant de l’Étranger de Camus, Marianne qui me décrit la façon dont l’Étranger va tuer un homme, sa lente montée vers le meurtre, me décrit ces « ruisseaux qui infiltrent un terrain, qui viennent de toute part mais qui sont sous terre, pas comme un torrent qui traverse un champ ». Il y a un ruisseau sous chaque discours convenu, si on prend la peine de creuser un peu. Marianne travaille dans son œuvre ces ruisseaux, ces quelque chose cachés qui soutiennent la société et le langage. Elle a d’ailleurs une admiration sans faille pour la forme poétique qui met au jour ces ruisseaux. Elle lit Sylvia Plath, Virginia Woolf. Elle évoque ses futurs projet et son appétence pour la danse. Marianne Mispelaëre est une plasticienne de l’en-deçà, de ces ruisseaux qui sous tendent le monde, elle donne à voir les merveilles et les doutes dans un geste poétique généreux, comme l’est sa parole.

J. C. – octobre 2019

Actualités de Marianne Mispelaëre :

BABEL

exposition collective

commissariat : Catherine Henkinet & Mélanie Rainville

ISELP (Institut Supérieur pour l’Étude du Langage Plastique) ; Bruxelles /BE

du 12 sept. au 14 déc.

> « le geste et la parole »

conférence en lien avec l’exposition BABEL

le 30 nov. de 14h à 17h

UN BON DÉBUT

exposition collective

commissariat : Christophe Veys

Galerie d’Arts² ; Mons /BE

du 20 sept au 09 nov.

MESSAGES SILENCIEUX

exposition collective

commissariat : FRACS du Grand Est

Maison de la Region ; Strasbourg

du 08 au 31 oct.

GESTES PARLANTS

exposition collective

commissariat : FRAC LORRAINE

Collège Maurice Barrès ; Charmes

du 12 nov. au 11 déc.

RENCONTRE

bar « La Collective » ; Aubervilliers

le 27 nov. à 19h

À Venir :

DE LA LENTEUR ET DE LA MESURE

exposition collective

commissariat : Emmanuel Lambion

Bn Projects – Maison Gregoire ; Bruxelles /BE

du 01 déc. au 01 fév. 2020

DE LEUR TEMPS 6

20ème anniversaire de l’ADIAF

exposition collective

Musée de la collection Lambert ; Avignon

du 07 déc. au 15 mars 2020

ÉDITER-EXPOSER-EXPOSÉ-ÉDITÉ

exposition collective

BONUS – Atelier 8 ; Nantes

du 26 janv. au 02 fév.

CONFÉRENCE

ENSA Limoges

le 25 fév. à 18h30

Yael Ben Ezer, geste d’humanité

Je rencontre Yael Ben Ezer dans le salon d’un hôtel parisien proche de la Tour Eiffel. Elle interprète non loin de là, au Théâtre de Chaillot, Venezuela, pièce de Ohad Naharin et de sa Batsheva Dance Company. En discutant avant de la rencontrer, une liste de ses inspirations avait émergée, inspirations « du moment », car elles changent sans cesse. Parmi elles, le street art, sa passion pour les petits magasins, les cafés italiens de Tel Aviv, Patrick Süskind ou Gerhard Richter. Mais aussi un auteur israélien, Yoel Hoffmann, dans les œuvres duquel je me suis plongé : Moods et Curriculum Vitae. C’est inspiré de ces lectures que j’ai questionné la jeune femme, dans un échange d’écoute et de simplicité, à son image.

Elle danse comme rêve un enfant. Moues du visage à peine perceptibles mais cœur qui rêve à mille choses, mouvements tendres, précis et posés, elle est nonchalante sans être méprisante, on ressent chez elle et chez nous un plaisir simple et ouaté, il y a là comme l’essence du jeu : la gravité de l’enjeu et la légèreté du semblant. Pour reprendre les mots d’Alain Badiou dans son Petit manuel d’inesthétique à propos de la danse, Yael donne à la terre son nom : « la légère ». Chaque geste est un geste d’humanité d’une transparence confondante. Loin, très loin de cette gymnastique par laquelle elle avait commencé plus jeune : « il n’y a pas de recettes en danse, c’est ce qui est difficile. En gymnastique tu dois sourire, t’étirer et tu attends. » Après la gymnastique il y eut la Bastheva, dans laquelle elle entra toujours avec simplicité : « Il y a beaucoup de gens qui veulent entrer à la Batsheva, c’est un rêve, ils ont grandi en sachant que c’était ce qu’ils voulaient faire mais pour moi ce n’était pas le cas. Moi je voulais bien encore apprendre à l’école, apprendre des choses ! ». Je lui demande si elle aime danser. « J’adore danser ! » C’était une façon de déceler si le rêve de cette compagnie la comblait entièrement mais c’était oublier une chose : si Yael danse si bien, c’est qu’elle a non seulement cette simplicité rare mais qu’elle est au fond d’elle-même une interprète. D’ailleurs si elle devait choisir un autre métier ce serait actrice ou chanteuse.

Revenons aux choses simples et ordinaires. Je lui fais lire un passage de Moods de Yoel Hoffmann où il est question de marche et lui demande si la marche est un élément important de la danse : « Dans la Batsheva on utilise beaucoup les gestes des gens ordinaires, les images que l’on utilise viennent de notre quotidien. Comme cela : tu mets la main sur les cheveux d’un petit garçon ou dans une boîte de cookies. C’est très simple. » Au cœur de cette simplicité il y a les images que se fabrique l’interprète. Lorsque je lui demande si elle a déjà ressenti une sensation forte en marchant, elle précise tout de suite : « ce n’est pas la marche qui te donne la sensation mais c’est la sensation qui te fait marcher ». Alors quel est le travail du danseur ? « Notre travail est d’écouter notre corps. Je n’ai pas plus de sensations que tout le monde, tout le monde peut avoir des sensations ». L’enjeu est de percevoir ces sensations et bien sûr de les utiliser, selon sa « couleur de danseur » précise Yael pour signifier la diversité des corps.

Malgré cette simplicité, une force inouïe se dégage de la douce danse de Yael. Elle nous l’a dit, il n’y a pas de recettes. Avec d’autres mots elle revient à ce qui est essentiel pour elle : « J’essaie d’être le plus honnête sur scène. Être honnête c’est parfois être simple et ne pas faire grand chose, être fidèle à l’instant présent. » Elle rajoute : « tu ne dois rien rajouter au spectacle, le spectacle existe, tu dois être ». « Être » voilà un terme aussi simple que complexe. Yael continue et apporte une autre pierre à ce qui devient une sorte de recette : « Il faut qu’il y ait de l’intention. Quand tu vas sur scène, la chorégraphie existe déjà, je viens et je dois faire ce que je sais : aller là, s’assoir là, se mettre debout. Ce que je dois apporter à cela c’est mon être. Je suis vivante, le public est vivant, je ne dois pas en rajouter plus, juste être là ». Et, doucement, Yael est passé de l’être au vivant.

Cette simplicité pleine de vie, j’ai pu en apercevoir un aspect lors de notre entretien. Je fais lire à Yael un autre extrait de Moods dans lequel le narrateur parle des épiciers et de leur vie que l’on ignore, en des mots simples et ramassés qui dégagent une force et une tendresse impressionnantes. Yael lit puis reprend l’extrait comme pour me le décrire, émue, la voix tremblante et les yeux écarquillés : « Il met la lumière sur un homme simple et demande ce que l’on sait de lui : est-ce que je le vois vraiment ? Où était-il ? Quel est son passé ? J’adore la manière dont il le dit parce que, il ne le dit pas comme je le dis, il le fait ressentir – je lis cela et cela me donne envie de pleurer, je ne sais pas pourquoi, confesse-t-elle doucement – Il rend cette vie sensuelle, comme si nous pouvions la sentir. » Yael Hoffmann dépeint le geste d’un homme qui met la main sur la tête d’un autre homme « comme le pape le ferait », « c’est tellement plein de compassion et de sensibilité » continue Yael, « c’est comme voir ce petit homme devant soi et de le ressentir. » Et voilà au creux d’un entretien, dans le mystère de la littérature, ces quelques mots sur le sensible qui traduisent avec tant d’acuité cette simplicité et cette vie du danseur et qui au delà transcrivent avec force la danse de Yael. Il y a dans la puissance des mots quelque chose de la puissance du mouvement, un ineffable, un irrationnel : « La beauté de cette phrase c’est qu’elle ne peut pas s’expliquer, tu ne peux l’expliquer qu’avec tes mots et ton cerveau mais au-delà il y a quelque chose que tu ne peux que sentir. Dans la danse il y a quelque chose que tu ne peux pas expliquer et c’est la beauté de la danse. »

Il y a des composantes à cette irrationalité : l’être, la vie mais aussi la relation. À la lecture d’un extrait de Curriculum Vitae j’interroge Yael sur une question mêlant de loin Platon et Kant ou plutôt le dépassement de soi et le fait de respecter et rester dans ses limites physiques, ici. « Je ne pense pas que je transcende mes limites, je pense que tu dis que ma danse transcende ce qui se passe dans l’espace entre toi et moi, je fais quelque chose, tu perçois quelque chose, la personne à côté de toi perçoit autre chose, peut-être est-il connecté à un autre danseur, peut-être ne l’a t-il pas ressenti, cela se passe donc dans notre relation, dans ce lien. » Il y a en effet ce qui nous transcende mais c’est oublier celui qui perçoit ce qui nous transcende et avec lui tout les aléas de la perception. Alors dans ce cas, pourquoi en effet transcender les limites ? « On ne pousse pas nos limites on les met au défi, comme marcher pendant des heures fait ressentir ses limites, pourtant on ne court pas un marathon ». Il y a chez Yael un grand respect du corps et de tous les corps. À la question : n’importe qui peut-il danser, sans hésitation elle répond : « bien sûr ! ».

Elle se souvient d’un moment où son corps a été mis à l’épreuve à force de répéter durant de longues heures des gestes ordinaires, c’était avec Marlene Monteiro Freitas, la chorégraphe cap verdienne qui a monté avec la Batsheva le spectacle Canine Jaunâtre 3 vu à Montpellier. Avec Marlene Monteiro Freitas « la rencontre a été très intéressante, pas toujours facile. Elle était très ouverte, nous aussi. Elle était très positive, elle nous a amené dans son monde. Elle nous a demandé de tout faire. Dans le processus de travail, la chose la plus intéressante est qu’elle disait oui à tout. » Le plus simple et le plus compliqué avec Marlene Monteiro Freitas ? « Le plus difficile a été le temps long à faire des choses simples, c’était un défi. Ce qu’il y avait de plus simple, disons de plus agréable, c’est que nous chantions tout le temps. » Quand je suggère à Yael que la danse de Freitas ne raconte pas d’histoire et lui demande si elle peut danser sans se raconter d’histoire, elle me répond qu’elle aime quand il y a des histoires, une histoire « quelque chose de plus grand que le physique, c’est ce qui me fait du bien ! C’est ma façon de travailler, nous travaillons avec des images, c’est ce que j’aime. » Marlene Monteiro Freitas nous aura permis de rajouter un élément à notre recette : le plaisir. Et garder les fondamentaux : interpréter, jouer.

Yael me donne une leçon de jeu à l’occasion d’une question sur la manière de danser la folie : « Rire c’est rire, se gratter c’est se gratter. Ce n’est pas de la folie, se gratter. Quand je le fais, je ne me sens pas folle, la folie c’est un mot trop simple. Si on rit on rit, même si on fait semblant c’est vrai dans un sens. » Et de réconcilier le paradoxe du comédien avec simplicité et profondeur. Même simplicité lorsque j’aborde le surréalisme à l’œuvre chez Marlene Monteiro Freitas : pour les danseurs, « quand on arrive à la fin du spectacle, on connaît la pièce, le surréalisme est moins présent ». Voilà une interprète rare. Elle sait qu’une œuvre, qu’un ensemble, nous dépasse, dépasse les interprètes et les artistes, mais loin de se reposer sur cette œuvre elle lui donne tous ses instants de vie, son être, ses moments à elle nourris de la simplicité d’une rencontre, des non dits d’un roman, d’une main posée tendrement sur une tête. Ces gestes d’humanité font sur scène de beaux gestes auréolés de félicité.

J. C. mars 2019.