Regard sur _jeanne_dark_

_jeanne_dark_ propose un jeu sur la représentation qui donne le tournis. Les Instagrameurs commentent et voient, en cela, on peut les assimiler à un chœur antique (qui commentait l’action lors des tragédies, souvent en psalmodiant et en dansant) ou à un spectateur du globe shakespearien (qui commentait les pièces de Shakespeare en apostrophants les acteurs).

Le public dans la salle voit Jeanne et voit, sur deux écrans à jardin et à cour, Instagram qui lui voit Jeanne. Jeanne voit Instagram et ressent le public, cette masse noir qui happe l’actrice. L’épicisation, est la mise à distance et la dramatisation, l’adhésion à l’action, soit le contraire de l’épicisation. Il y a dans chaque pièce une dialectique entre l’épique et la drame. Il y a épicisation (= mise à distance) par Instagram et en même temps Instagram dramatise (drame = pas de mise à distance) le sujet. L’instagrammeur est choeur et participant. Jeanne joue les personnages avec qui elle dialogue, il y a théâtre dans le théâtre donc épicisation des personnages et réalité augmentée de Jeanne, ado devant Instagram, « sans filtre ». Le public a un rapport proche de Jeanne et met à distance Instagram.

Le triple dispositif drame/épique donne à réfléchir six modes de représentation simultanément. C’est abyssal.

D’où se joue l’adolescence ? « Au fond on est comme elle. Perdue » dit _je_suis_m_o_i_ (nom d’un spectateur sur Instagram.

_Jeanne_Dark_ est une énigme, un tourbillon déstabilisant, un coup de poing qui met à terre le théâtre post dramatique (Hans Thies Lehmann) et ouvre une nouvelle ère à la représentation. Étourdissant. Le théâtre n’est pas mis à distance comme avec Brecht, il n’est pas post dramatique ni post représentatif comme avec Maguy Marin, il n’est plus tout court, le sujet de ce théâtre n’est plus le théâtre mais le spectateur : c’est lui le centre du spectacle. Le spectateur est le démiurge, le dramaturge. La représentation n’a plus lieu d’être, c’est celui qui voit qui est l’essence du jeu. Le jeu est de voir, c’est un théâtre de l’observation, un théâtre du spectateur. Ce n’est même plus un théâtre puisqu’il n’y a plus de centre, l’acteur n’est plus au centre, comme une révolution, c’est le spectateur qui est au centre, c’est donc un jeu du spectateur, un spectacle du spectateur. Voilà, un spectacle. Un théâtre du spectacle, oui, un théâtre, car il y a jeu malgré tout, et « du spectacle » car ce jeu est distribué entre les spectateurs. Un théâtre du spectacle. Mais cela est trop proche de la « société du spectacle » tout en n’ayant rien à voir avec elle.

Disons donc « théâtre du spectateur », où chaque participant assiste à la pièce et joue dedans. Pour être plus juste il faudrait trouver le mot qui décrit ce double état dans lequel est une chose lorsqu’elle « est » et n’est pas.

Cela me rappelle le monde infiniment petit où deux particules peuvent être liées à des distances conséquentes, pour lesquelles une action sur l’une provoque une action sur l’autre et dans lequel, tel le chat Schrödinger, on peut être et ne pas être à la fois. Cet état est nommé par les physiciens comme intricatif : les particules sont intriquées, liées les unes aux autres. Ici épique et drame sont liés dans un trame qui floutte tous les rapports. On pourrait parler de « théâtre intricatif ». Où spectateurs et acteurs sont liés par le jeu des représentations et chacun est responsable de chacun. Les spectateurs particules assistent à la pièce et jouent dedans, ils sont dans le double état des particules.

Le théâtre intricatif est éminemment contemporain, il parle de nos perditions, du non sens, de nos liens. Théâtre intricatif car nous sommes le sujet et nous regardons le sujet en même temps, c’est là la révolution. Nous voyageons dans un triple dispositif qui se dédouble à chaque endroit, tout est double et simultané. Bouleversant.

Jonathan Chanson – 30 novembre 2020