« Tenet », « Adolescentes », Tempo et durée

Rien n’unit « Tenet » et « Adolescentes » a priori. D’un côté un film d’action à gros budget, de l’autre un documentaire sur la vie de deux adolescentes de leur quatorze à leur dix huit ans.

Pourtant, chaque film travaille dans son fond une notion commune, celle du temps. Et chaque film propose une vision différente du temps, voire deux visions opposées. Pour le dire vite, « Tenet » travaille le tempo là où « Adolescentes » travaille la durée.

Pour différencier les deux approches, il faut remonter à Bergson et à son ouvrage « La pensée et le mouvant ». Bergson y analyse la notion de durée, une notion vivante, pleine d’allant, qui coule comme une rivière qui charrierait les âmes. Opposé à ce vitalisme, le tempo marque le temps à la manière d’une horloge, il le coupe, le hache, en unités comptables, en mathématiques moribondes, c’est le temps des expertises, des mesures, le temps artificiel et non vécu.

Le film de Christopher Nolan prend en charge ce tempo. À l’excès, de manière jouissive. La mécanique du temps est disjointe et parfaitement orchestrée. Jamais tempo n’avait paru avec autant d’épaisseur. L’horloger est un orfèvre. Mais aussi épais soit ce tempo, il n’en reste pas moins un temps du décompte, précis et calculable. Il est vertigineux mais solide. Il s’approche de la durée mais ne trouve nulle part la vie nécessaire pour s’affranchir de ses chaînes physiques. « Tenet » tente dans une ultime scène de combler la mécanique avec du cœur mais il est trop tard. Ou plutôt, cela vient à point confirmer que dans une vie de tempo, d’actions millimétrées, il semble qu’il n’y ait point de salut pour la chair, pour la consistance d’une vie. Faut-il dès lors privilégier la méditation, la contemplation ? À n’en pas douter le spectateur a plus vécu que les protagonistes à la fin des 2h30 du film. On se demande tout de même à quoi sert cette leçon. À quoi sert de dire que le tempo à l’excès du film sert la durée du spectateur ? Que la froideur du regardé sert le vécu du regardant ? Il faut croire que « Tenet » tend à prouver que la frontière est poreuse entre tempo et durée et que, poussé à l’excès, le découpage du temps provoque étrangement une épaisseur sensible, finalement.

« Adolescentes » de son côté, travaille la durée. Les quatre années passées à filmer la vie de deux adolescentes de Brive en Corrèze révèle des vies scandées par l’histoire (les attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan, l’élection d’Emmanuel Macron) et le quotidien marqué par l’école, les parents, les amours. Deux filles, deux vies, écrasées par les déterminismes sociaux, au point qu’on en arrive à douter qu’il s’agisse d’un documentaire tant le fatum semble s’abattre au millimètre chez ces deux adolescentes. Le constat est glaçant et difficile. Pas de tempo dans le montage mais des temps forts et des pauses, des vies plongées dans la durée vivante de leur adolescence. Mais s’il manque des repères temporels au film, l’exactitude du destin de chacune des deux protagonistes vient marquer plus terriblement qu’une horloge le temps qui assomme avec certitude les étapes construites par les familles et l’époque. Il semble s’échapper quelques moments de bonheur ici ou là, des rires excessifs comme pour s’abstraire du rythme des échéances de la vie mais au fond, la violence des déterminismes vient effacer la durée de nos vies dans l’implacable nécessité des étapes écrites dès le berceau. Pas de résilience. Contrairement à « Tenet », c’est ici le vent de la durée qui est tellement fort qu’il nous révèle le tempo abrutissant de nos destinées. Il ne pouvait que se passer cela, à chaque instant. Passé l’effroi, un attachement subsiste, on leur souhaite le meilleur, comme un « bonne continuation » distillé avec affection et mélancolie lorsque l’on se dit au revoir.

Dans les deux films, le tempo est marqué par le déterminisme – des secondes comptées ou de la vie décomptée – là où la durée est ce qui échappe. Et dans les deux films, ce qui est admirable est, justement, ce qui échappe. Du vertigineux destin du héros de « Tenet » au baiser entre la mère et sa fille dans « Adolescentes », il y a décidément quelque chose qui résiste et qu’il faut savourer.

Jonathan Chanson – septembre 2020