[Crème] Pavel Kolesnikov, une note d’allégresse

Pavel Kolesnikov est pianiste. Il rejoindra normalement Anne Teresa de Keersmaeker pour une série de dates en duo. C’est avec une grande générosité qu’en voyage à Paris il s’est laissé interrogé pour ce portrait.

Des précédents portraits réalisés ici, je retiendrai l’obsession du langage de Marianne Mispelaëre et le côté expressif et discret de Yael Ben-Ezer pour décrire Pavel Kolesnikov. Grand admirateur de Pasternak, Akhmatova ou Joseph Brodsky, Pavel est curieux de tout et se fait autant spécialiste des parfums qu’amateur éclairé de mode ou de photographie. Il adore Wolfgang Tillmans et Eva Vermandel et envisagerait, s’il le devait, une reconversion dans le design ou la poterie. Critique envers la danse – il déteste danser et a vu peu de spectacles de danse – il porte pourtant un grand intérêt au corps, qu’il voit révélé grâce aux vêtements. Raf Simons et Rei Kawabuko sont ces couturiers favoris et j’ai cru reconnaître du « Comme des garçons » lorsqu’il est entré, l’année dernière, dans la salle Gaveau. Lent, concentré, lunaire, il s’installe au piano avec une qualité d’être extraordinaire. Tout autour la pesanteur se fait et lui, en suspension, en profondeur, joue en engageant tout son corps et sa sensibilité. Son pied gauche écrase le sol comme un taureau qui prendrait son élan, il maîtrise tout, s’appuie littéralement sur l’instrument et le fait voler en tirant vers le ciel certaines notes. Concentré, il n’a rien du pianiste grimaçant, comme un roc, il est puissant, il dépasse ses œuvres. On l’entend lui. Il évoque des acteurs comme Philippe Girard jouant docteur Rank dans « Une maison de poupée » d’Ibsen en 2009 : un être plus grand qu’un auteur déjà géant, un artiste œuvre. Un autre rapport au temps s’installe.

Il n’est pas question ici de la biographie de Pavel, mais lorsqu’on le questionne sur ces influences, il me répond que tout ce que l’on fait influence, que les circonstances influencent de manière intense. Il aurait été une personne différente né dans une autre famille, à une autre époque. Pavel est né en Sibérie, ses parents jouaient de la musique, son père de la guitare et de l’accordéon et sa mère du piano. Ils n’étaient pas musiciens à proprement parler, il y avait une certaine liberté, une familiarité avec la musique. D’où vient-elle cette musique ? Pour Alain Badiou, la danse est silence et c’est pour cela que la musique est née. La musique est-elle là pour marquer le silence ? Pavel aime le silence et considère qu’il n’y en a pas assez dans notre monde contemporain. Il cherche le silence, pas activement, mais il le cherche souvent. Il y a trop de musique dans le monde, et la musique devient du bruit. La sentence est dure et le constat sans appel. Pour Pavel, moins il y a de musique, mieux c’est, il n’aime pas les programmes longs et préfère des programmes de quarante minutes. Alors il précise : « C’est la même chose avec tous les sens, c’est la même chose avec le vin. » Il m’explique qu’il aime Londres pour la gratuité des musées, cela permet de voir une ou deux peintures au National Museum alors que dans une grande exposition pour laquelle tu paies ton billet, ton cerveau n’est pas préparé à voir autant.

J’ai décelé de la joie chez Pavel lorsqu’il joue Couperin, Beethoven ou encore Chopin, et je ne m’y suis pas trompé : « c’est parce que je suis très optimiste. L’art et particulièrement la musique font que l’on ne peut pas se cacher. Ta personnalité vient nue. J’ai appris cela car j’ai des amis musiciens, je les ai écoutés et il y a des choses que j’aime et d’autres que je n’aime pas, quand tu connais la personne tu peux voir comment la musique correspond à sa personnalité et la logique de son phrasé dans une immédiateté » Clément Rosset pour parler de joie parle d’ « allégresse » que je traduis en anglais pour Pavel par « enthousiastic delight ». L’allégresse c’est ce que ressent le personnage de Malcolm Lowry dans « Sous le volcan », cette joie permet de voir la réalité dans son unicité, elle permet de toucher la réalité. « C’est en lien avec l’ivresse, n’est ce pas ? », Pavel a touché dans le mille, l’ivresse c’est justement l’état du personnage de Malcolm Lowry. Pavel ne comprend pas d’où lui vient son optimisme mais le fait est qu’il ressent de la joie. Quand il joue, cela lui arrive de la ressentir. Quoi qu’il en soit, le piano lui donne accès à une sorte de vérité, d’une façon incroyable, cela est la seule façon d’exprimer quelque chose pour lui. Pavel revient sur le silence : « Il y a beaucoup de choses, notre société est centrée sur le langage et d’une certaine manière c’est très sophistiqué ce que l’on a construit, il est dur de communiquer en dehors du langage. Les autres arts essaient de communiquer quelque chose. La musique est de l’autre côté du système du langage, il n’y a pas de vocabulaire attaché à la musique, le pouvoir de la musique vient du fait qu’elle pénètre notre système d’une manière très abstraite, il n’y a pas de figuration et pas de verbalisation. » À propos d’abstraction, je parle à Pavel de parfums et lui demande les notes, les substances qu’il préfère. Les bois, la terre, les feuilles mortes. Pavel n’aime pas les senteurs métalliques. Je lui demande alors s’il a déjà pensé à un lien entre musique et parfums. Pavel me répond qu’il y a des liens très fort entre musique et parfums comme il y a des liens entre les arts. C’est que la musique vient sur la personne de façon abstraite, pour le parfum, tu sens une odeur et ton corps réagit et tu ne peux pas l’analyser, tu as une réaction avant de l’analyser, avec ce qui se voit, il n’y a pas la même expérience, me dit-il. Il rajoute que la danse joue avec le corps et que c’est très fort, cela rend les choses intéressantes mais limitées. Je signale à Pavel le danseur Raimond Hoghe qui n’a pas le corps « académique » mais danse tout de même. La musique nécessite une technique dit Pavel, qui se doit de ne pas se faire sentir, ce qui n’est pas forcément le cas de tous les arts.

À la question : « Aimerais-tu jouer un parfum ? », Pavel me répond : « Je n’ai jamais eu cette envie de connecter musique et parfums. Les arts ont des manières de fonctionner qui sont similaires mais je n’ai pas l’idée de transformer l’un dans l’autre.

Pour moi les choses ne fonctionnent pas comme ça, quand j’avais quinze ans je m’intéressais aux parfums, ma mère m’a proposé de faire ce dont tu parles, écrire une pièce pour chaque parfum, mais cela n’a pas marché, ce qui sort en musique a moins de pouvoir que l’odeur. »

Je l’interroge sur la danse contemporaine, il aime Pina Bausch mais la discussion vient vite sur la mode. Elle est « une forme d’art très intéressante, en lien avec le corps humain, la danse est physique mais n’exprime pas le corps, la mode est très forte, c’est très fonctionnel, cela dit ce que l’on veut être ou non, le vêtement est très lié au corps. Je ne peux absolument pas danser, je déteste danser. Je pourrais faire de la poterie ou travailler dans le design. J’adore chanter, cela serait un rêve. Mais je n’ai pas de voix. » Photographie, mode, les pistes de reconversion, s’il en fallait, ne manquent pas. Je soumets Pavel à un jeu de reconnaissance des odeurs dans lequel il se révèle très à l’aise. Tout le long de la conversion il se sera montré généreux, serein et avec une grande aura. Tout se tient et l’harmonie joyeuse qui se dégage de son être me fait écouter en le quittant son interprétation de Couperin et de la première Pasacaille. Je lui ai laissé dans son sac une partition de Ständchen de Schubert transcrite par Liszt avec le secret espoir qu’il le jouera un jour en récital, il a apprécié le geste, avec gentillesse et bienveillance.

Jonathan Chanson