[Expresso] Jérôme Bel/Isadora Duncan : sans commentaire ?

Le dispositif est simple : le plateau est nu, juste une table trône en avant scène à jardin, légèrement de biais. Jérôme Bel présente d’abord le programme du spectacle qu’il a décidé de ne pas faire imprimer pour des raisons écologiques. Il dissimule ses mains tremblantes derrière son dos et l’on devine un certain trac. Il s’installe ensuite à la table, comme un acteur, de trois quart visible, devant un ordinateur portable sur lequel il lit son texte, tel un conférencier. Le texte est simple, il s’agit de la vie d’Isadora Duncan. Ces moments de lecture sont entrecoupés de moments de danse par Elisabeth Schwartz qui interprète quatre danses parmi la centaine de danses créées par Isadora. Sur ces danses, ont été posés des mots intentions imaginés par Isadora, et ces mots c’est Jérôme Bel qui les dit. Les danses sont courtes et interprétées généralement trois fois. Une première fois comme une offrande, une deuxième fois avec les mots qui permettent de les interpréter, une dernière fois comme la première mais nourries des explications du chorégraphe.

On pourrait croire à une conférence dansée, certains pourraient contester le côté artistique de l’entreprise. Il n’en est rien. Ce n’est pas une conférence. Tout dans le phrasé de Jérôme Bel le rappelle, il n’est ni comédien ni conférencier. Il parle comme un danseur, maladroitement, investi, faussement posé, avec des tics de mauvais comédien. Et le texte n’est pas celui d’une conférence : trop simple, trop anecdotique, qui élude la substantifique moelle de Duncan. Et il y a la danse. Elle est belle, émouvante, mais bien évidemment ne révolutionne rien chez nous, ne bouscule pas le spectateur par sa nouveauté, ce qui était bouleversant il y a plus de cent ans l’est moins aujourd’hui. On ne peut pas dire que l’on découvre Isadora Duncan même si l’on découvre au moins quelques chorégraphies comme de jolis fantômes.

Ce qui marque à l’issue de cette heure avec Jérôme Bel et Elisabeth Schwartz c’est l’image de ce plateau nu. Car les mots, non portés et transparents et les danses, belles mais nostalgiques, s’annulent dans ce qui reste : la présence d’un chorégraphe avec sa danseuse, peu importe le décorum puisque tout est fait pour qu’il s’efface. Il n’y a plus de théâtre, plus de danse, mais la présence d’un échange qui tente de combler le vide d’une Isadora qui manque à la danse. Et comme Isadora Duncan révolutionna la danse en son temps, Jérôme Bel renouvelle la danse en y insufflant un partage de regard, une complicité non feinte, une existence qui suffit au mouvement. Alors Jérôme Bel est beau dans ses appréhensions, Elisabeth Schwartz touchante dans sa délicatesse et leur jeu commun, comme une séance de répétition, est brut et sensible. Annuler la danse pour la régénérer, Isadora valait bien cela.

J. C. Octobre 2019