[Expresso] « Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma

Il y a quelque chose de flaubertien dans le « Portrait de la jeune fille en feu ». Outre l’éclairage et la machinerie d’époque, outre la campagne et l’atmosphère ouatée, c’est dans le processus narratif même de l’écrivain que s’inscrit Céline Sciamma. Celui d’un auteur qui ne laisse rien transparaître de lui pour laisser toute la place à son sujet. Peu de choses en deux heures mais une lente et explosive histoire d’amour, dévorante et intense. En faisant comme le père d’Emma Bovary, c’est à dire en dépouillant son récit et son cadre de – presque – tout commentaire, la cinéaste met l’amour à nu, un amour qui transpire et perce le spectateur à vif. Car le « Portrait de la jeune fille en feu » est aussi bien un film sur le rien que sur la création, l’amour et l’amour entre femmes. Tout s’annule si bien que l’on n’a plus l’impression d’être dans un film d’époque, un film sur les femmes, un film sur l’art, un film sur la représentation mais dans une œuvre d’art incandescente sur l’essence de l’amour. Et comme l’amour finit par s’annuler lui aussi comme une flamme qui se consume c’est l’empreinte de l’autre qui devient la possibilité de l’art, comme le suggère Céline Sciamma. Comme si Félicité d’ « Un cœur simple » rencontrait une Bovary peintre, le duo qui fait écho à « Persona » de Bergman, est sensuel et chaleureux, pur. Et comme Flaubert, à force d’effacement, Sciamma éclate dans le souffle de ses actrices et leurs pas cadansés, obsédée par la vie et la joie.

J. C. Septembre 2019