Rencontre avec Yann Cantin, commissaire de l’exposition « L’Histoire silencieuse des Sourds » au Panthéon (19 juin – 6 octobre 2019)

Je rencontre Yann Cantin, docteur en Histoire à l’EHESS et maître de conférence à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, près de la Place des Vosges. Yann Cantin est le premier Sourd français docteur en Histoire. 

Bienveillant et animé par les sujets abordés, il répond à mes questions à propos de l’exposition au Panthéon dont il est le commissaire : « L’Histoire silencieuse des Sourds » du 19 juin au 6 octobre 2019, exposition du Centre des monuments nationaux en partenariat avec l’association des Amis de l’abbé de l’Epée, l’Institut national de jeunes sourds (INJS) et IVT – International Visual Theatre. 

Nous abordons également le sujet de la LSF et son parcours, riche et exemplaire. Rencontre avec un homme de combats, amoureux de l’histoire des Sourds et de sa langue.

Quelles figures va-t-on retrouver dans l’exposition ?

 

On va surtout retrouver les figures les plus connues de l’histoire sourde : l’incontournable abbé de l’Epée, Ferdinand Berthier, Henri Gaillard, mais aussi celles qui sont moins connues comme Madeleine Le Mansois, Anthoine de Laincel, ou encore le savant Etienne de Fay.

 

Quelles sont celles qui vous touchent le plus ?

 

Je dirais Anthoine de Laincel, c’est un aristocrate sourd, dont la perte de l’audition lui a valu de perdre l’héritage familial au profit de son frère cadet. Et pourtant, il s’est constitué un domaine lui-même, et est entré dans l’histoire comme celui qui a ruiné les plus grands seigneurs à coups de jeux d’échecs.

 

Dans la préface du « Dictionnaire biographique des grands sourds en France », Bernard Truffaut vous compare à Ferdinand Berthier. Cet homme vous touche t-il également ?

 

Oui, car c’est une figure de référence de l’histoire sourde : premier professeur en 1829, figure du militantisme sourd, écrivain (et l’un des fondateurs de la Société des Gens de Lettres), et au contact des plus grands écrivains du XIXe siècle. Il a réuni les dispositions du Code Civil concernant les Sourds afin de mieux leur expliquer leurs droits et leurs devoirs.

 

Il est également l’un des premiers historiens de l’histoire sourde.

 

Il a en effet commencé à écrire l’histoire sourde, mais autour de l’éducation, alors que je travaille plus sur l’histoire sociale et culturelle sourde.

 

Vous présentez sous la forme du dictionnaire une histoire faite par de grands hommes, proche de la conception hégélienne de l’histoire, mais l’histoire sourde pourrait-elle être téléologique ? C’est à dire participant d’un mouvement général et visant une fin ?

 

Euh… Je sèche. J’ai tout simplement travaillé sur le dictionnaire afin de disposer d’un outil de travail fiable et utilisable aisément par tous. Car durant ma thèse, j’ai été confronté à la dispersion des sources, voire à la fausseté des informations. C’est ce que j’ai envisagé, sans plus.

 

Vous avez écrit un dictionnaire, Paddy Ladd a écrit sur la culture sourde.

 

Paddy Ladd écrit sur la conception du Deaf Hood, c’est à dire sur ce qui constitue le noyau de la culture sourde, sa « mœlle ». Mais ses réflexions restent difficilement applicables aux périodes antérieures au XIXe siècle, car c’est une conception d’opposition entre le Sourd et le médecin…

 

Y a-t-il une culture sourde et que dit l’histoire sourde de cette culture ?

 

La définition même de la culture sourde reste difficile à expliquer. 

Tout d’abord par le double angle de vue : médical et social. 

Tout d’abord, sur le médical, la culture sourde, c’est l’accessibilité, l’interprète, les appareils auditifs, etc. C’est du pur XXe et XXIe siècle. Mais, pas du tout antérieur…

Par contre, sur la vie sociale, oui, ce qui la constitue, et qui en est le pilier, c’est la LSF/noétomalalien (les deux termes sont équivalents). Sans elle, point de culture sourde.

 

Vous souhaitez réhabiliter le terme de « néotomalalien ».

 

C’est un terme forgé par Henri Gaillard en 1889 afin de pouvoir utiliser le fait de s’exprimer avec les mains en un seul nom/verbe dans la langue française. Cela n’existe pas justement. Par exemple : « je noétomalalie ». Or, avec « LSF », c’est impossible : « je parle en LSF ».

 

Que pensez-vous de l’enseignement de la LSF aujourd’hui en France ?

 

La qualité de l’enseignement de la LSF en France est très variable ; tout d’abord, il est bien plus facilement accessible aux entendants qu’aux Sourds : formation, option LSF au bac… Et pour les Sourds, il y a de nombreux écueils : médecins, centres spécialisés qui freinent des quatre fers, financement de la formation etc… C’est assez paradoxal.

 

La LSF travaille le signifié, est-ce une langue privilégiée pour la philosophie ?

 

La LSF utilise le signifié et le signifiant, elle peut montrer l’iconique et l’abstrait. Ainsi, elle peut expliquer tout concept en philosophie, en des termes plus simples que le français. Elle va surtout droit au sujet, et à partir du sujet précis développe des concepts, des exemples, des réflexions.

 

La LSF permet-elle de mieux conceptualiser ?

 

En français, il faut expliquer d’abord le signifié et ce qui en découle. Or, en LSF, c’est l’inverse : d’abord le sujet, puis ce qui en découle. On va directement au signifié, et ensuite on l’associe aux concepts.

N’oublions pas que la LSF utilise la 3D, elle peut donc relier les concepts dans leurs places respectifs – comme si l’on dressait une sorte de schéma en trois dimensions – les représenter, les relier entre eux, et ainsi dresser une sorte de schéma mental et visuel.

 

Comment se sont passés vos cours de philosophie au lycée ?

 

Mes cours de philosophie au lycée se sont faits uniquement à l’oral. A mon époque, il n’y avait pas de LSF dans mon lycée : les Cours privés Morvan. Ce lycée est le seul à accueillir des lycéens sourds pour faire le bac général, car les autres ne font que le technique ou le professionnel. Et pourtant, c’est un lycée de réputation oraliste.

J’y ai étudié de la 3e jusqu’au bac, et dans les années 1990, Morvan à connu une mutation en s’orientant vers une certaine tolérance de la LSF dans les cours, et ainsi, les lycéens pouvait discuter entre eux des cours. Concernant la philosophie, comme j’aimais déjà cette matière avant le lycée, je m’y suis toujours intéressé, et j’ai eu des débats mémorables avec mon professeur de philosophie, Mme Labbey, surtout autour de la notion de la conscience chez l’homme et chez l’animal, où je soutenais mordicus que la conscience existait également chez l’animal, position que je maintiens encore maintenant. À l’oral. Il faut savoir que les enseignants se sont habitués à la « voix sourde ».

 

Vous militez pour le néotomalalien aujourd’hui, c’est un peu le sens de votre travail historique ?

 

Car il est facilement accessible, il permet d’accéder aux concepts, aux savoirs, plus facilement qu’à l’oral. Le noétomalalien est un moyen qui permet aux sourds d’accéder aux notions plus directement, et donc de mieux faire comprendre les nuances complexes de la langue française.

 

Il faudrait l’enseigner à tous.

 

L’enseigner à tous, les militants sourds y pensent déjà depuis le XVIIIe siècle !

 

Expliquez.

 

Pierre Desloges, en 1779, dans son Observations d’un sourd et muet, présente le noétomalalien comme une sorte de langue universelle, permettant à tous les peuples de pouvoir s’entendre, et de communiquer en quelques instants. Plus tard, Berthier reprend cette argumentation afin de faire sortir les Sourds de leur isolement, n’oublions pas que l’instruction écrite est loin d’être généralisée, et donc un Sourd qui écrit est loin d’être libre, surtout quand il est confronté à un illettré. Maintenant, c’est pris comme un élément de la diversité culturelle et linguistique.

 

Êtes-vous amateur de chantsigne et plus généralement d’expressions artistiques liées à la LSF ?

 

Cela ne m’a jamais vraiment attiré… Le chantsigne repose sur les chansons et la musique. Souvent, il y a des traductions de chansons, or cela est écrit sur le rythme, l’émotion auditive. Et les traduire en LSF, cela « casse » l’émotion, cela me paraît saugrenu.

Il faudrait une création typiquement sourde, qui ne se baserait pas sur le son, mais sur les vibrations, qui ne se baserait pas sur les paroles, mais sur le rythme et les mouvements. Et donc inverser totalement la notion même de la musique qui devrait se faire sentir et non pas entendre.

 

Et la danse ?

 

Tout ce qui est théâtre, danse, chant… pas trop. Je préfère le dessin, en particulier les mangas et la BD franco-belge. Mais surtout, j’aime les textes, les belles phrases. C’est paradoxal !

 

Comment et où se sont déroulées vos études ?

 

Concernant mes études, j’ai un parcours assez classique : intégration dans une classe dite normale, j’étais le seul Sourd dans une école d’entendants. J’ai vraiment ramé, comme un galérien, pour pouvoir suivre… Cependant, mes parents sourds m’ont beaucoup aidé et soutenu avec les explications à la maison de certains cours.

Par la suite, au collège, une classe sourde dans un collège normal, j’ai un peu mieux suivi, car il y avait des pairs sourds avec qui discuter. Mais, toujours pareil, à l’oral, ce qui ne me permettait pas de montrer tout mon potentiel. Une anecdote : en 4e, j’ai rédigé une rédaction, en français, si exceptionnelle, que la prof de français m’a donné la note de… 0/20 ! M’accusant de tricherie. Car un Sourd ne pouvait pas le faire, de surcroît, celui qui noétomalalie fortement… C’est vraiment au lycée que je me suis épanoui, car bien que le lycée Morvan soit « oraliste » teinté de noétomalalie, j’ai pu montrer tout mon potentiel, et m’exprimer.

 

Les grands Sourds ont en commun de posséder une grande détermination, ce « deafhood » dont parle Paddy Ladd. Ce que vous possédez manifestement.

 

Concernant mon « noyau sourd », je viens d’une famille de Sourds dont je suis la 3e génération, j’ai pu hériter des conseils et de l’expérience familiale face à l’adversité. Ensuite, mon père m’a toujours dit : « avec de la patience, on gagne toujours », d’où mon obstination à aller jusqu’au doctorat. D’ailleurs, j’ai dit en 6e, face à un carnet d’explication de parcours scolaire/universitaire, que j’irai jusqu’à la thèse… Le fait est que je suis assez obstiné pour arriver à mes fins.

 

Qui sont vos étudiants ?

 

Mes étudiants à Paris 8 sont surtout des étudiants en sciences du langage. Je suis dans le département SDL, car on y étudie la LSF, et j’enseigne l’histoire des Sourds et l’histoire de la LSF. Pour entendants et Sourds. Bien sûr, j’ai recours à des interprètes pour mes cours face aux L1. Par contre à partir de M1/M2 interprétation LSF, les étudiants n’en ont pas besoin, et je m’adresse à eux directement.

 

Quels obstacles avez-vous rencontrés lors de votre parcours et comment les avez-vous surmontés ?

 

Ce qui m’a paru le plus difficile, c’est au collège et au lycée : je voulais faire des études en histoire, mais on m’a dit que c’était très difficile, que c’était impossible pour un Sourd… J’ai donc dû surmonter les doutes de mon entourage, et mes propres doutes. On m’a davantage respecté à l’université qu’au lycée. La génération actuelle est davantage à l’aise, et a plus de choix universitaires que la mienne. Grâce à la loi du 11 février 2005 !

 

Quels sont vos plaisirs artistiques ?

 

Je suis assez geek dans mes goûts : Star Wars, Marvel, Star Trek ! Et l’astronomie !

 

Une dernière question : parler en néotomalalien fait-il penser autrement ?

 

Si je n’avais pas accès au français, j’aurais une pensée d’une langue : le noétomalalien. Là, j’ai une pensée bilingue français/LSF voire trilingue avec l’anglais. Cela me permet d’avoir un certain recul sur les concepts selon les langues. Cependant, ne pas avoir de langue écrite n’empêche pas d’avoir une pensée, ce qui compte c’est la manière de transmettre et de recevoir le savoir. Je vous conseille de lire Pierre Desloges, il résume très bien le rôle de la LSF : elle aide à structurer la pensée et le savoir.

J. C. Paris, Mai 2019