Euripide par Ivo Van Hove : saisons 1 et 2 sur Comédie !

Mise en péril

La scénographie de « Oreste / Électre » est très simple : fond de scène, au théâtre, un cube aux angles arrondis et aux murs couleur de terre avec une entrée sur le devant. Ce cube sert de maison, de tombeau, de palais. À jardin et à cour, derrière le cube, tout à fait en fond de scène, les instruments du Trio Xenakis, principalement des percussions, qui jouent une bande son tout le long de la pièce. Au sol, une sorte de boue posée sur une bâche marron. À cour, une longue planche de bois étroite sur laquelle défilent les acteurs pour les entrées et les sorties. À l’extrémité de cette planche un trou rempli de boue dans lequel les personnages s’enfoncent jusqu’aux mollets. À jardin un autre trou est le lieu d’un bain pour apaiser Oreste en prise avec les Érinyes. À jardin toujours, des lés fins de tissu élastique beige, espacés de manière régulière, marquent la limite avec les coulisses et s’ouvrent au passage du chœur. La mise à nu des coulisses laisse deviner une interpénétration de l’intérieur et de l’en dehors, lieu d’un village ou de déambulation des acteurs.

La scénographie toute entière, laisse libre un vaste espace sur le devant du cube et multiplie les lieux pour voir et commenter l’action qui est cachée du spectateur. Le tout est intelligent et permet de tirer le meilleur des moments épiques de la pièces, ceux qui mettent à distance lorsque les personnages commentent une action hors scène. Cette mise en scène aurait dû permettre au jeu des comédiens du Français de prendre toute son ampleur dans un espace fait pour les propositions des uns et des autres, malheureusement Ivo Van Hove a préféré remplir cet espace vide d’artifices creux. Une mise en scène comme un pari risqué, une direction d’acteur comme un péril presque assuré.

Sauvé par la danse

Au lieu de se concentrer sur une direction d’acteur digne de ce nom et ô combien nécessaire pour une tragédie antique où l’action a lieu hors scène, le metteur en scène belge a préféré joué sur des effets scéniques à base de faux sang à foison, de faux penis coupé sur scène, de jeté de boue en veux-tu en voilà, de pyrotechnie lors de l’incendie du palais ou de l’apparition d’Apollon. À côté de ces fausses bonnes idées faisant penser à un téléfilm, les scènes de jeu entre les protagonistes paraissent longues et fades. On note toutefois une immense réussite qui vaut à elle seule de voir le spectacle : le traitement du chœur. Les comédiens et comédiennes du Français y excellent entre retenue et engagement et surtout dansent à deux reprises sur une chorégraphie de Wim Vandekeybus, magistrale, accompagnée des percussions du Trio Xenakis. On reconnaît la patte du chorégraphe, les jeux de bras sont merveilleux et l’on retrouve là l’origine de la tragédie antique : un chœur dansant et psalmodiant. D’Eschyle à Euripide en passant par Sophocle, le chœur a perdu de son importance et les protagonistes ont gagné en nombre. On se demande donc à la vue de cette réussite et du traitement intéressant des scènes hors-jeu pourquoi Ivo Van Hove n’a pas choisi le texte d’Eschyle, tout aussi intéressant dans le propos sur la radicalité à l’œuvre chez Oreste et Électre et qui laisse une place plus importante au chœur et au choryphée. À ce propos, on déplore les coupes orchestrées par le metteur en scène. Disparition du choryphée et le rôle du laboureur, un des plus intéressants, se limite à trois lignes. Tout est fait pour garder un texte à audimat à la défaveur de la poésie et de préoccupations annexes comme la question de l’asile.

 

Défaut de langue

Ce sol boueux rappelle le sol de terre du Mary Stuart de Stuart Seide et fait regretter par la même occasion le génie du metteur en scène américain pour le traitement de la langue et son souci du jeu d’acteur. Ici, rien n’est homogène. Tandis qu’Électre joue un jeu énergique, chantant et chorégraphié, avec une diction presque parfaite, Oreste rajoute des « hein » interrogateurs absents du texte d’Euripide et se permet quelques bégaiements d’émotion. C’est que Ivo Van Hove n’a pas travaillé sur la langue. Livrés à eux-mêmes, les excellents comédiens du Français tombent dans leurs facilités de jeu, plus ou moins heureuses. Le metteur en scène belge a travaillé l’émotion portée par le texte et cela se ressent. Mais sans harmonisation du phrasé, l’ensemble est décousu et l’on assiste à des numéros d’acteurs parfois criards. Mention spéciale pour Loïc Corbery, splendide Pylade, qui traite le texte avec exigences tout en répondant à l’impératif de jeu émotif demandé  par Ivo Van Hove et en n’oubliant pas d’inventer une partition de jeu riche en trouvailles. On se demande pourquoi les acteurs sont microtés, on le comprend dans l’idée de jeu télévisuel à l’œuvre mais on aurait pu s’en passer : les micros ne sont pas utiles lorsque l’orchestre est fortissimo car même là ce dernier couvre les voix des acteurs et ils ne sont pas non plus utiles lorsque l’orchestre est pianissimo car on ne l’entend quasiment pas à ces moments là. Bref, cet « Oreste / Électre » donne la désagréable impression de draguer le spectateur sans lui offrir le meilleur du texte et impressionne plus par des initiatives personnelles chorégraphiques ou de jeu que par la maîtrise d’une troupe. On terminera enfin sur la mention d’une comédienne de l’Académie participant au chœur qui prouve encore une fois qu’il ne s’agit pas d’avoir du texte pour briller sur une scène, muette du début à la fin mais tout le long présente dans le chœur elle fait preuve d’une présence manifeste, c’est Léa Shweitzer.

J. C. mai 2019