Yael Ben Ezer, geste d’humanité

Je rencontre Yael Ben Ezer dans le salon d’un hôtel parisien proche de la Tour Eiffel. Elle interprète non loin de là, au Théâtre de Chaillot, Venezuela, pièce de Ohad Naharin et de sa Batsheva Dance Company. En discutant avant de la rencontrer, une liste de ses inspirations avait émergée, inspirations « du moment », car elles changent sans cesse. Parmi elles, le street art, sa passion pour les petits magasins, les cafés italiens de Tel Aviv, Patrick Süskind ou Gerhard Richter. Mais aussi un auteur israélien, Yoel Hoffmann, dans les œuvres duquel je me suis plongé : Moods et Curriculum Vitae. C’est inspiré de ces lectures que j’ai questionné la jeune femme, dans un échange d’écoute et de simplicité, à son image.

Elle danse comme rêve un enfant. Moues du visage à peine perceptibles mais cœur qui rêve à mille choses, mouvements tendres, précis et posés, elle est nonchalante sans être méprisante, on ressent chez elle et chez nous un plaisir simple et ouaté, il y a là comme l’essence du jeu : la gravité de l’enjeu et la légèreté du semblant. Pour reprendre les mots d’Alain Badiou dans son Petit manuel d’inesthétique à propos de la danse, Yael donne à la terre son nom : « la légère ». Chaque geste est un geste d’humanité d’une transparence confondante. Loin, très loin de cette gymnastique par laquelle elle avait commencé plus jeune : « il n’y a pas de recettes en danse, c’est ce qui est difficile. En gymnastique tu dois sourire, t’étirer et tu attends. » Après la gymnastique il y eut la Bastheva, dans laquelle elle entra toujours avec simplicité : « Il y a beaucoup de gens qui veulent entrer à la Batsheva, c’est un rêve, ils ont grandi en sachant que c’était ce qu’ils voulaient faire mais pour moi ce n’était pas le cas. Moi je voulais bien encore apprendre à l’école, apprendre des choses ! ». Je lui demande si elle aime danser. « J’adore danser ! » C’était une façon de déceler si le rêve de cette compagnie la comblait entièrement mais c’était oublier une chose : si Yael danse si bien, c’est qu’elle a non seulement cette simplicité rare mais qu’elle est au fond d’elle-même une interprète. D’ailleurs si elle devait choisir un autre métier ce serait actrice ou chanteuse.

Revenons aux choses simples et ordinaires. Je lui fais lire un passage de Moods de Yoel Hoffmann où il est question de marche et lui demande si la marche est un élément important de la danse : « Dans la Batsheva on utilise beaucoup les gestes des gens ordinaires, les images que l’on utilise viennent de notre quotidien. Comme cela : tu mets la main sur les cheveux d’un petit garçon ou dans une boîte de cookies. C’est très simple. » Au cœur de cette simplicité il y a les images que se fabrique l’interprète. Lorsque je lui demande si elle a déjà ressenti une sensation forte en marchant, elle précise tout de suite : « ce n’est pas la marche qui te donne la sensation mais c’est la sensation qui te fait marcher ». Alors quel est le travail du danseur ? « Notre travail est d’écouter notre corps. Je n’ai pas plus de sensations que tout le monde, tout le monde peut avoir des sensations ». L’enjeu est de percevoir ces sensations et bien sûr de les utiliser, selon sa « couleur de danseur » précise Yael pour signifier la diversité des corps.

Malgré cette simplicité, une force inouïe se dégage de la douce danse de Yael. Elle nous l’a dit, il n’y a pas de recettes. Avec d’autres mots elle revient à ce qui est essentiel pour elle : « J’essaie d’être le plus honnête sur scène. Être honnête c’est parfois être simple et ne pas faire grand chose, être fidèle à l’instant présent. » Elle rajoute : « tu ne dois rien rajouter au spectacle, le spectacle existe, tu dois être ». « Être » voilà un terme aussi simple que complexe. Yael continue et apporte une autre pierre à ce qui devient une sorte de recette : « Il faut qu’il y ait de l’intention. Quand tu vas sur scène, la chorégraphie existe déjà, je viens et je dois faire ce que je sais : aller là, s’assoir là, se mettre debout. Ce que je dois apporter à cela c’est mon être. Je suis vivante, le public est vivant, je ne dois pas en rajouter plus, juste être là ». Et, doucement, Yael est passé de l’être au vivant.

Cette simplicité pleine de vie, j’ai pu en apercevoir un aspect lors de notre entretien. Je fais lire à Yael un autre extrait de Moods dans lequel le narrateur parle des épiciers et de leur vie que l’on ignore, en des mots simples et ramassés qui dégagent une force et une tendresse impressionnantes. Yael lit puis reprend l’extrait comme pour me le décrire, émue, la voix tremblante et les yeux écarquillés : « Il met la lumière sur un homme simple et demande ce que l’on sait de lui : est-ce que je le vois vraiment ? Où était-il ? Quel est son passé ? J’adore la manière dont il le dit parce que, il ne le dit pas comme je le dis, il le fait ressentir – je lis cela et cela me donne envie de pleurer, je ne sais pas pourquoi, confesse-t-elle doucement – Il rend cette vie sensuelle, comme si nous pouvions la sentir. » Yael Hoffmann dépeint le geste d’un homme qui met la main sur la tête d’un autre homme « comme le pape le ferait », « c’est tellement plein de compassion et de sensibilité » continue Yael, « c’est comme voir ce petit homme devant soi et de le ressentir. » Et voilà au creux d’un entretien, dans le mystère de la littérature, ces quelques mots sur le sensible qui traduisent avec tant d’acuité cette simplicité et cette vie du danseur et qui au delà transcrivent avec force la danse de Yael. Il y a dans la puissance des mots quelque chose de la puissance du mouvement, un ineffable, un irrationnel : « La beauté de cette phrase c’est qu’elle ne peut pas s’expliquer, tu ne peux l’expliquer qu’avec tes mots et ton cerveau mais au-delà il y a quelque chose que tu ne peux que sentir. Dans la danse il y a quelque chose que tu ne peux pas expliquer et c’est la beauté de la danse. »

Il y a des composantes à cette irrationalité : l’être, la vie mais aussi la relation. À la lecture d’un extrait de Curriculum Vitae j’interroge Yael sur une question mêlant de loin Platon et Kant ou plutôt le dépassement de soi et le fait de respecter et rester dans ses limites physiques, ici. « Je ne pense pas que je transcende mes limites, je pense que tu dis que ma danse transcende ce qui se passe dans l’espace entre toi et moi, je fais quelque chose, tu perçois quelque chose, la personne à côté de toi perçoit autre chose, peut-être est-il connecté à un autre danseur, peut-être ne l’a t-il pas ressenti, cela se passe donc dans notre relation, dans ce lien. » Il y a en effet ce qui nous transcende mais c’est oublier celui qui perçoit ce qui nous transcende et avec lui tout les aléas de la perception. Alors dans ce cas, pourquoi en effet transcender les limites ? « On ne pousse pas nos limites on les met au défi, comme marcher pendant des heures fait ressentir ses limites, pourtant on ne court pas un marathon ». Il y a chez Yael un grand respect du corps et de tous les corps. À la question : n’importe qui peut-il danser, sans hésitation elle répond : « bien sûr ! ».

Elle se souvient d’un moment où son corps a été mis à l’épreuve à force de répéter durant de longues heures des gestes ordinaires, c’était avec Marlene Monteiro Freitas, la chorégraphe cap verdienne qui a monté avec la Batsheva le spectacle Canine Jaunâtre 3 vu à Montpellier. Avec Marlene Monteiro Freitas « la rencontre a été très intéressante, pas toujours facile. Elle était très ouverte, nous aussi. Elle était très positive, elle nous a amené dans son monde. Elle nous a demandé de tout faire. Dans le processus de travail, la chose la plus intéressante est qu’elle disait oui à tout. » Le plus simple et le plus compliqué avec Marlene Monteiro Freitas ? « Le plus difficile a été le temps long à faire des choses simples, c’était un défi. Ce qu’il y avait de plus simple, disons de plus agréable, c’est que nous chantions tout le temps. » Quand je suggère à Yael que la danse de Freitas ne raconte pas d’histoire et lui demande si elle peut danser sans se raconter d’histoire, elle me répond qu’elle aime quand il y a des histoires, une histoire « quelque chose de plus grand que le physique, c’est ce qui me fait du bien ! C’est ma façon de travailler, nous travaillons avec des images, c’est ce que j’aime. » Marlene Monteiro Freitas nous aura permis de rajouter un élément à notre recette : le plaisir. Et garder les fondamentaux : interpréter, jouer.

Yael me donne une leçon de jeu à l’occasion d’une question sur la manière de danser la folie : « Rire c’est rire, se gratter c’est se gratter. Ce n’est pas de la folie, se gratter. Quand je le fais, je ne me sens pas folle, la folie c’est un mot trop simple. Si on rit on rit, même si on fait semblant c’est vrai dans un sens. » Et de réconcilier le paradoxe du comédien avec simplicité et profondeur. Même simplicité lorsque j’aborde le surréalisme à l’œuvre chez Marlene Monteiro Freitas : pour les danseurs, « quand on arrive à la fin du spectacle, on connaît la pièce, le surréalisme est moins présent ». Voilà une interprète rare. Elle sait qu’une œuvre, qu’un ensemble, nous dépasse, dépasse les interprètes et les artistes, mais loin de se reposer sur cette œuvre elle lui donne tous ses instants de vie, son être, ses moments à elle nourris de la simplicité d’une rencontre, des non dits d’un roman, d’une main posée tendrement sur une tête. Ces gestes d’humanité font sur scène de beaux gestes auréolés de félicité.

J. C. mars 2019.