Jann Gallois, humanité en partage

Il y eut deux spectacles ce soir là : Compact et Diagnostic F20.9. Le premier est un duo où deux corps s’enchevêtrent sans jamais se quitter, se touchent, dansent ensemble. La première image de ce duo fait penser à une énorme bête qui remuerait ses pattes lentement, l’on pense à la Métamorphose de Kafka sauf que la bête va gagner en fluidité et en beauté jusqu’à devenir l’expression de la durée bergsonienne, comme un courant d’eau, insécable. On admire les portés dans leur ensemble et ceux de Jann Gallois en particulier qui fait voler son compère deux fois plus robuste.

Diagnostic F20.9 est un solo ayant comme sujet la schizophrénie. Les quelques mouvements saccadés vus dans Compact sont ici la principale gestuelle du spectacle. En effet, le corps butte, contre des murs, contre lui-même, contre ces voix qu’il entend. Jann Gallois joue aussi et fait entendre deux textes. Il y est question de la maladie et de ses effets. On y apprend que Kafka était schizophrène et l’on découvre avec humanité le quotidien de ces malades. La danse aussi est pleine d’humanité, pas d’extrêmes, de la mesure dans l’enfer de ces voix qui donnent des ordres. Et ce rapport des schizophrènes à la nature, à l’environnement, comme une respiration. Une danse avec une pluie de lumière puis une vraie pluie qui n’est pas sans rappeler un solo de Jan Fabre : Quando l’Uomo principale è una donna. Mais là où tombe la pluie, le sol est sombre et la danse finale de Jann Gallois évoque dès lors la folie d’Ophélie de Hamlet qui mourut noyée. Cependant, pas de drame ici, la lumière qui s’éteint et le bruit de ces mouvements, qui berce autant qu’il peut inquiéter. De la grâce, tout simplement, une danse documentaire et du théâtre dont le jeu plein de rupture est bien géré, des lumières travaillées et intelligentes, voilà deux magnifiques spectacles qui se répondent, s’interpellent, avec une grande générosité en partage.

J. C. Février 2019