Savannah Bay au Lucernaire

Un plateau nu, deux comédiennes et un musicien. Quelques tabourets, des instruments de musique et une servante. Un éclairage simple, bleuté en contre-jour et lumineux en face. L’histoire de « Savannah Bay » de Marguerite Duras. Une histoire qui va se deviner en creux entre la jeune fille et la grand-mère, l’histoire d’une femme, la mère, qui est morte d’avoir trop aimé un homme sur un rocher blanc. La grand-mère, interprétée par Michèle Simmonet (interprète notamment de Peter Brook, Laurent Terzieff ou plus récemment William Mesguich) n’a que des bribes de souvenirs et de souffrance, une mémoire vacillante. La jeune fille, interprétée par Anne Frèches, s’est apparement construite sur cette mémoire pour former son récit intérieur mais elle bénéficie d’une force qui lui permet d’éviter le pathos. Elle est solide et fragile et ce n’est plus l’histoire de la mère, Savannah, qui est intéressante mais la manière dont elle est transmise et assimilée par la jeune fille. Tout le tour de force est là, dans l’interprétation des actrices, la justesse sur le fil de Anne Frèches et la légèreté profonde de Michèle Simmonet. Car à vrai dire, ce souvenir de famille que l’on ressasse une heure durant, a tout d’une mauvaise histoire romantique, décadente et nihiliste et il faut l’intelligence du metteur en scène pour ne pas tomber dans un chant des morts où la folie partagerait la scène avec les Érinyes de l’amour mortuaire. Pas de chasse au père non plus mais la co-construction d’un passé toujours mobile, des personnalités comme des funambules qui ne peuvent pas se lâcher les mains. On devine un jour la fin et Savannah fille seule face à son histoire, mais jusque là elle retourne s’abreuver sans cesse aux doutes de sa grand-mère. On comprend que l’histoire n’est pas essentielle. Ce sont les silences, les soupirs, le cadre et les douleurs au moment de la transmission qui fabriquent une inépuisable attente, comme si savoir avait un quelconque pouvoir. Or, savoir ce qui s’est passé n’a aucune importance face au corps et aux intonations de celui ou celle qui raconte. C’est grâce au jeu des deux actrices et à la direction d’acteur que l’on devine le lien entre les deux femmes et leur évolution. On regrette un peu les lumières qui ne servent pas le spectacle et on s’interroge sur l’utilité du musicien. Un plateau nu baigné de cette lumière bleue qui affleure aurait sûrement suffit aux comédiennes. Ce Savannah Bay est savoureux et permet de goûter à la subtilité du jeu d’actrice de deux comédiennes d’exception dans une excellente direction d’acteur de Christophe Thiry. Mais le ressac de cette mer, autel des amants sacrifiés, nous rappelle l’instant passé dans cette salle de théâtre et laisse un sentiment de tristesse. Il y a une servante sur scène tout le long de la pièce symbolisant le théâtre et ce théâtre, comme tout théâtre peut-être, est l’endroit de ce qui vient après. Comme si cette transmission entre les générations nous la connaissions par cœur, comme si la scène venait clore, qu’elle n’était ni un lieu d’action, ni un lieu de réflexion mais un lieu de deuil. Le deuil des doutes probablement.

J. C. Février 2019