« Furia » de Lia Rodrigues, à corps et à cris

« Furia » commence dans un silence, une masse à fond de jardin se meut, des corps bougent, une musique se fait entendre et lentement se met en place une théorie qui durera une heure. Quelques corps peints, nus. Leur couleur criarde rappelle un Buste de Mauresque de l’Atelier de Montelupo ou certaines couleurs de Della Robbia. Au plus loin ces couleurs évoquent les sculptures de l’antiquité, véritables polychromes on le sait maintenant. Ces sculptures ne sont souvent pas restaurées dans leur couleur d’origine : la couleur pose problème, dans l’histoire de l’art, ici et au Brésil, pays raciste.

Buste de Mauresque

Ce cortège qui se forme et se déforme rappelle les vers de Rimbaud :

« Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs
 »

La procession de malheur qui défile montre à la fois dominés et dominants dont les rôles sont changeants. Jouissants et souffrants. L’un offre son double dans une altérité toute expressionniste.

Expressionnisme furieux

Cette altérité s’exprime dans la décadence propre à Dada et à l’expressionnisme. L’autre vu sous le prisme de la violence, violence d’entre deux guerres et violences de cette perte d’altérité dans le Brésil de Jair Bolsonero et en Europe.

Une œuvre pourrait faire affiche pour « Furia », le Oviri de Gaugin, une bête sauvage qui écrase des louves. Exposée en ce moment au Centre Pompidou pour « Cubisme », elle est d’habitude visible au musée d’Orsay et possède bien les prémisses de l’expressionnisme : couleur, forme, subjectivité et figuration.

Concernant la musique de « Furia » on pourrait entendre la Suite Lyrique de Alban Berg pour sa rythmique à certain moment s’il fallait évoquer un compositeur expressionniste mais c’est vers Steve Reich et son Drumming ou Philip Glass et son Akhnaten que l’on ira volontiers chercher. La musique consiste en un sample de célébrations vénézuéliennes de une minute trente répétée sur cinquante minutes.

Revenons au surréalisme. Ces corps qui se tordent, se portent, se touchent et se supportent évoquent La Nuit de Max Beckmann, représentation horrifique d’un Berlin post première Guerre Mondiale. Berlin rassemble dès les années 1911-1912 l’essentiel du mouvement expressionniste et ressemble à une Maré fantasmée, lieu de création de Lia Rodrigues : une grande faucheuse de destins individuels.

La Nuit de Max Beckmann

Le cercle dadaïste de Cologne en 1919 est présent à Berlin dans les colonnes de Der Sturm. On retrouve dans les collages et les photomontages de Raoul Hausmann et de Hannah Höch des éléments bruts de la vie quotidienne, coupures de journaux, tickets de métro qui, assemblés, symbolisent le chao et l’agitation de la ville. Les éléments de décor de « Furia » glanés ici ou là, réutilisés, choisis pour ne pas trop encombrer lors des voyages, rappellent cette accumulation de traces de vie dadaïste dans un environnement hostile.

La peinture de James Ensor, Masques se disputant un pendu, se retrouve dans ces corps s’entrelaçant entre violence et lâché prise.

Masques se disputant un pendu de James Ensor

Enfin, Improvisation Klamm de Kandinsky évoque par ses couleurs et formes l’expressionnisme malgré une composition presque musicale et l’influence de la théosophie. C’est ce que « Furia » fait ressentir, une assise esthétique forte et ancrée dans l’histoire mais qui laisse ouvert toutes interprétations à l’image du monologue final : cela inquiète, agace, surprend ou exalte. À l’image de la salle ce soir là qui, à ce moment, a manifesté son agacement comme elle manifesta lors du bord plateau sa gêne du nu. « Furia » est nécessaire et révèle des temps troubles, elle danse pour échapper à l’Europe du tableau de Ismael de la Serna.

Improvisation Klamm de Kandinsky

Europe de Ismael de la Serna

J. C. novembre 2018