Dorothea Lange : le chant du cygne du sujet

Sous la photo « Femme écoutant un discours du 1er mai, San Francisco, 1934 », on peut lire ce texte de Dorothea Lange : « […] En fait, on ne peut pas vraiment parler de guerre entre l’artiste et le photographe documentariste. Un photographe doit être les deux. » Comme il y a un lien entre le travail de photographe et le travail de documentaliste, le Jeu de Paume a mis en avant les liens entre documentation de l’exposition et photographies. Comme si pour accéder aux œuvres un discours était toujours nécessaire. Ici le problème se pose avec plus d’acuité en vertu de la portée éminemment documentariste de l’œuvre. Forte mise en contexte donc avec des panneaux de sections très informatifs et fournis mais maladroits, un texte très concentré sur un format A4 a un endroit de passage, une vidéo venant documenter la vie de la photographe qui gêne la circulation sans apporter grand chose, tout cela vient expliquer le travail documentaire de Dorothea Lange sans le magnifier. Comme si, pour montrer qu’il y avait témoignage historique et archivistique il avait fallu en rajouter quitte à étouffer un peu l’œuvre artistique.

Mais l’œuvre de la photographe est puissante et chaque plan, chaque recadrage montre un travail plastique et émotionnel. Le fait que chaque photo soit accompagnée d’une note – que la photographe prenait pour chacune d’elle – montre ce souci de rendre aux sujets leurs histoires et l’empathie profonde qui habitait Dorothea Lange. Qu’on se le dise, ces notes ne sont pas un appareil d’exposition mais bien une partie de l’œuvre d’art.

Ce qui frappe le plus ce sont les visages de ces démunis de l’histoire, qu’ils fuient des conditions de vie, qu’ils soient la proie des autorités (le travail autour des japonais américains déplacés suite à Pearl Harbor est saisissant), qu’ils vivent la justice au plus près, toutes ces femmes, tous ces enfants et ces hommes ont des visages comme effacés, anéantis par tant de misère, comme des sujets de voile de tulle qui troublent la vue sans presque être vus, comme des chants du cygne persistants. On dirait que le désastre vient de s’abattre sur eux, au moment où la photo est prise, mais aussi qu’ils y sont habitués, résignés et comme absents à eux-mêmes. Comme si les visages et les corps, de simples silhouettes aussi effacées, ne pouvaient manifester rien d’autre que l’arrière plan que l’on devine en transparence : la pauvreté, les souffrances physiques et psychologiques, la faim. Comme s’ils étaient morts devant l’histoire et pourtant si percutants, si malheureusement familiers à qui a souffert. Ils sont l’éclat d’un silence véritable, l’essence de la photographie, mais ce silence ils ne l’ont pas embrassé d’un amour mais dans le voisinage de la mort. Les enfants sont à ce titre les sujets des photographies les plus saisissantes, notamment celle d’une enfant dite « abîmée » qui arrache des larmes si l’on plonge dans son regard. Derrière ce triple silence, celui de la misère, celui de l’enfance et celui des blessures, Dorothea Lange nous plonge dans un lieu insondable, fait de pleurs, de compassion et de révolte. Car autour de toute cette dignité d’hommes et de femmes une humilité est offerte en trésor et l’on reçoit la vie de ces personnes comme une prière. Il y a un dialogue silencieux entre des témoins du passé, leur photographe et le temps qui les lie, visible, au-delà des hommes, dans les paysages, les habitations, les outils de travail.

On comprend le parti pris de documenter autant cette exposition puisque le document est le lien entre la photographie et la photographe, on doute que ces œuvres en aient eu à ce point besoin, les photographies sont à elles seules leur manifeste, l’histoire et les histoires. Leur puissance artistique met en lumière et les tragédies individuelles et les mouvements de l’histoire. Un unique panneau de section eut été suffisant car c’est bien le génie de Dorethea Lange qui reste dans l’œil et le cœur en quittant un parcours riche et éprouvant et l’on remercie le Jeu de Paume pour cette exposition remarquable et nécessaire.

J. C. octobre 2018