Vitalisme (1) – Vuitton : un artiste, deux expositions

Pourquoi te démener, maudit ?

Que regardes-tu, le souffle coupé ?

Tu l’as compris : on a forgé

Pour nous deux une seule âme.

Anna Akhmatova

Mauvaise vue

À la Fondation Vuitton et dans beaucoup de colonnes ou de radios, on s’évertue à faire croire à deux expositions dans le vaisseau qui borde le Bois de Boulogne. Egon Schiele et Jean-Michel Basquiat sont exposés dans deux espaces différents : une partie du sous-sol est consacrée à Schiele alors que quatre étages le sont à Basquiat. Les scénographies sont également différentes. À première vue, Schiele a été pour le moins mal traité, héritant d’un espace exigu dans lequel les œuvres sont serrées les unes contre les autres. Les murs et cimaises de l’exposition Schiele sont affreuses : un jaune verdâtre écœure et écrase la modernité du peintre viennois, les rares touches de rouge et de bleu marine viennent accentuer la sensation de pesanteur. L’éclairage ne met pas en valeur le travail de coloriste du peintre et la circulation crée des files de visiteurs qui observent en peu de temps et à la chaîne l’œuvre monumentale et étouffée. A première vue Basquiat sort grand vainqueur avec une scénographie aérée, sur quatre étages donc, mettant en valeur les grands formats du génie New-Yorkais à travers un parcours agréable dans les méandres de l’architecture du bâtiment de Frank Gehry. Mais tout cela n’est qu’apparence et se joue en réalité au sein de la Fondation un rapprochement génial – scénographies comprises – des deux peintres. Oublions donc les catalogues différents (un par exposition), la communication du musée qui ne va pas jusqu’au bout, le jeu des médias qui traitent l’une puis l’autre des expositions. Éloignons-nous des belles tentatives de rapprochement biographique voire sociologique, elles semblent faire du lien là où l’on ne trouve autour des deux vies des artistes que de banales faillites de l’histoire, ce qui est pour le moins commun. Jetons-nous dans l’âme d’un peintre.

Un artiste : Vuitton

Un des panneaux de section le rappelle au visiteur de l’exposition Schiele, nous sommes en présence d’une ligne expressionniste. Plus loin, avec Basquiat, les termes d’ « expressionnisme abstrait » apparaissent. L’expressionnisme en commun, certes. Jusque dans les scénographies. L’expressionnisme qui met en avant les sentiments de l’artiste, souvent dans la souffrance, se retrouve dans l’expérience douloureuse de la visite de l’exposition Schiele. Le peintre qui mettait en scène des corps entravés, des silhouettes qui flirtaient parfois avec la folie a comme posé devant ses modèles médusés des spectateurs qui se tordent pour voir un détail au milieu de la foule, qui souffrent dans le dédale désagréable du lieu et sont presque recouverts de cette couleur cadavérique qui entoure les œuvres. En soi, l’expérience physique et psychique de l’exposition Schiele se rapproche de l’expérience visuelle et du trait vif et gonflé du jeune autrichien. Ce n’est pas un coup de génie car il eut fallut que ce soit fait exprès. Mais laissons cela de côté et apprécions cet inconfort qui, s’il ne suscite l’émotion, crée une empathie pour la ligne. Traits brisés et fins ou enflés lorsqu’ils sont courbes, couleurs d’un Basquiat d’aquarelle, les œuvres de Schiele se soulèvent du papier et même une nature morte ou une étrange « Vision de Saint Hubert » trahissent la puissance du dessin et sa vivacité. Là où donc l’exposition pourrait manquer d’œuvres en ce centenaire de la mort du peintre, tout est fait, malgré tout, de la force inhérente aux dessins jusqu’à la scénographie, pour offrir l’expérience de l’expressionnisme au visiteur. On pourrait choisir de crier au scandale ou au génie, on choisit le second, dans le doute.

La Fondation Louis Vuitton continue ses heureux (hasards de) choix de scénographie avec l’exposition Basquiat. Là, l’espace est présent, les œuvres respirent sur des murs et cimaises blanches, tout est propre, lisse. Seules les sonneries pour éloigner les visiteurs trop curieux viennent déranger l’immaculé musée qui passerait presque pour une galerie de luxe mettant en valeur ses œuvres les plus chères. Une grande photographie de Basquiat, qui couvre tout un mur et le montre en train de peindre, serein et concentré, précède la salle « Héros et guerriers » où sont représentés des personnages noirs grâce auxquels « Basquiat dépeint la condition et la révolte de l’homme noir dans sa lutte contre l’oppression ». Dans cette salle, une peinture, « Obnoxious Liberals » dénonce le racisme et le capitalisme. Inutile de dire que la scénographie décrite plus tôt s’emploie à gommer toute la charge contestataire de Basquiat et arriverait presque à le dépolitiser entièrement si quelques médiateurs du lieu ne réhabilitaient les combats du peintre avec plus ou moins de maîtrise. Si la Fondation Vuitton avait voulu dépeindre ou faire comprendre le contexte social New-Yorkais des années 1980 avec sa scénographie, elle n’a pas mieux fait que Pierre Loti dans ses descriptions orientales de Aziyadé : au delà du cliché il y a la méconnaissance. Ici, le mercantilisme et l’indifférence. Reste cette ligne tout à l’heure expressionniste, une ligne vive et de la couleur, de la joie, malgré tout. Un panneau de section le rappelle donc, ou était-ce un cartel, il y a presque là un expressionnisme abstrait. La même force que Schiele, la même âme, colorée. Dans ce lieu-là ne reste d’ailleurs plus que cela : la force du trait et des couleurs. Mais comme pour Schiele, cette scénographie n’est pas un mal. Elle met en avant le côté abstrait et joyeux de l’expressionnisme dont on a vu une autre face dans la première exposition, si bien qu’au final et grâce à la Fondation, l’on n’a vu qu’un seul peintre passé de l’expressionnisme à l’expressionnisme abstrait, de la souffrance à la joie.

Un mouvement : le vitalisme

Bien sûr il y a des contresens dans cette lecture mais elle a pour mérite de faire exister un courant nouveau le temps d’une exposition : le vitalisme. Mouvement philosophique qui débute avec Bergson et va jusqu’à Jankélévitch, le voici artistique, il reprend les codes esthétiques des mouvements expressionnistes cités plus haut, leur préoccupations et il fond en un regard synthétique joie et inquiétude pour, au final, le plus grand bonheur du visiteur de la Fondation.

Au terme d’un parcours kinesthésique éprouvant et joyeux, d’un cheminement visuel festif, tortueux et jouissif, l’on se dit que la dramaturgie d’exposition devrait venir compléter celle des arts vivants car donner du sens à un ensemble d’œuvres peut tout autant effacer des artistes qu’inventer de nouveaux concepts fructueux.

J. C. octobre 2018