Ohad Naharin et sa « Decadance » : le corps (de ballet) est une fête

Sur la scène du palais Garnier, un Monsieur Loyal proche du clown blanc vient à intervalles réguliers parler au public, l’exciter, l’ennuyer ou le faire rire. Il se place au théâtre de la scène et fait lever le public alors que les lumières de la salle s’allument. Commence un jeu de domino où une catégorie du public (par exemple les grands-parents) doit s’assoir puis une autre et ainsi de suite. Le numéro est hilarant et la salle ne boude pas son plaisir. Quelques consignes viennent jeter le trouble : « asseyez-vous si vous gagnez tant », « si vous n’êtes jamais sorti d’Europe ». Il y a un jeu de regard sur soi et son voisin, de comparaisons, qui excite le rire mais peut aussi agacer ou mettre mal à l’aise. « Ceux qui se masturbent… » : gêne dans la très pudique assistance qui se dit sûrement « vais-je oser m’assoir ? ». « …Ça va » conclut le Monsieur Loyal, ne voulant mettre personne dans l’embarras. Voilà tout Ohad Naharin : on pourrait parler simplement de rire et d’élégance mais il y a dans ce jeu du contrôle et du vernis.

Pourquoi ce contrôle ? Parce que l’entreprise Naharin compte deux compagnies et sillonne le monde entier en jouant parfois la même pièce à deux endroits de la planète simultanément : il faut donc rassembler. Parce que Monsieur Gaga, du nom de la technique de danse qu’il a inventée, a plus la personnalité d’un artiste qui cherche le consensus que celle d’un provocateur de l’école de danse flamande contemporaine. Tout est réfléchi, tout est pesé. Sa méthode de danse qui empreinte beaucoup à Feldenkrais nappé dans une philosophie Nietzschenne très à la mode de dépassement de soi, cette méthode plait et attire la jeunesse et la beauté du monde entier dans ses stages.

Les morceaux des pièces du chorégraphes qui peuplent la version de Decadance dansée par le Ballet de l’Opéra de Paris sont sublimes et terriblement intelligents. Sur un plateau nu et éclairé simplement, avec des vêtements de couleurs sobres, les danseurs enchaînent des séquences de ce qui pourrait être une langue des signes par le corps. Les mouvements de ballet dégénèrent dans un répertoire chorégraphique contemporain où bras et mains sont virtuoses. Lorsque les danseurs assemblent ce langage en joignant leurs corps, un paysage se dessine, aussi complexe que ceux de Julien Gracq, où le minéral se mélange aux corps, où l’air marin pénètre le vivant, comme dans La Presqu’île. Ces paysages parfois se dégradent et l’on retrouve isolé sur le plateau un danseur qui se gratte frénétiquement. On se remémore la Batsheva Company dirigée par Marlene Monteiro Freitas, tous ces danseurs qui se grattaient dans une longue séquence cet été à Montpellier et l’on se dit que Ohad Naharin a invité la chorégraphe Cap Verdienne pour de belles raisons, notamment une fascination commune pour la folie. Decadance, ce vade mecum d’une carrière, spinoziste plus que Nietzschéen, joyeux plus que dyonisiaque, à la limite sans la franchir, qui célèbre le corps plus qu’il ne lui impose une fête, ce Decadance montre alors derrière une façade de rire une maîtrise du mouvement et une profondeur explosive et débordante.

J. C. octobre 2018

Palais Garnier, avec le Ballet de l’Opéra de Paris, jusqu’au 19 octobre.

À la Maison des Arts Créteil, avec la Batsheva Ensemble, du 29 novembre au 1er décembre.