Hideki Noda, entrepreneur de fables

Hideki Noda est un artiste japonais né en 1955. Au jeu des comparaisons on le rapprocherait volontiers d’Olivier Py. Même goût pour le jeu poussé, même goût pour les grandes scénographies et même goût pour l’épique. L’épique au sens d’histoire épique et l’épique au sens brechtien de distanciation par le jeu et les astuces créatives de mise en scène. Et comme Olivier Py, Hideki Noda cherche l’émotion, parfois par tous les moyens.

Ce qui étonne et plaît c’est la créativité scénique du metteur en scène. Proche cette fois-ci de Wajdi Mouawad. Certaines scènes rappellent le Littoral du directeur du théâtre de la Colline. Hideki Noda maîtrise l’art des métaphores et métonymies à la perfection. Comme Denis Podalydès pouvait émouvoir avec une poignée de confettis rouges pour figurer le sang des duels de Cyrano, le metteur en scène japonais transporte le spectateur d’inventions en inventions, comme ce cadre de sangles roses qui s’agrandit et rétrécit à volonté et figure un écran.

Hideki Noda maîtrise aussi la mise en scène des batailles et l’on savoure ce morceau d’épicisation qu’est l’image de la guerre entre Ôama et l’empereur, qui aurait sa place dans l’ouvrage Dramaturgie de la guerre de David Lescot comme un morceau de bravoure.

On pourrait regretter un manque de direction d’acteur. C’est que l’essentiel est ailleurs. Dans tout ce qui a été dit mais aussi dans la fable, tirée de deux textes courts d’Ango Sakaguchi. Pour raconter que « rien ne naît de rien » pour reprendre la formule de Lucrèce, Hideki Noda recrée une fable originale mettant en conflit un empereur qui possède deux filles et une multitude de personnages originaux et fantasques. Le bien et le mal se brouillent sans cesse, dans les personnalités et dans le message politique. À ce titre, le rôle féminin de Yonagahime est remarquable et merveilleusement interprété : la voix tantôt grave et tantôt aigüe de l’actrice crée une cruauté et une tendresse qui désorientent. L’on comprend bien le sous texte de cette allégorie impériale – il y a toujours un royaume qui préexiste à un autre – et l’éventuel désir de changement. À noter que si le rôle féminin porte en lui la dualité liée du bien et du mal, il renvoie avec complexité au pouvoir qui enfante bien et mal : pour assurer la paix il faut la guerre, pour posséder un royaume il faut assurer ses limites géographiques et définir sa culture et son identité, la plus simple possible – ici les démons seront chassés et bannis du nouveau royaume.

La grande machinerie et le génie inventif de Hideki Noda servent ce spectacle étonnant et profond, si lointain et étonnement si familier.

J. C. octobre 2018