Grito Pelao, haptonomie vocale et kinesthésique

Sur la scène, une neige (ou un sable blanc) encadre un plateau sur lequel est posé, à jardin, un grand carré rempli d’eau qui creuse le sol. Trois femmes, Rocia Molina, sa mère et Sylvia Perez Cruz. En coulisse, à vue, quatre musiciens. Au moment du spectacle, la danseuse est enceinte de sept mois et quelques. Il y a autant d’histoires de maternité que de femmes et d’hommes. Le sujet évoque des moments intimes de relation à l’enfant à naitre. Ce qui frappe d’abord dans Grito Pelao c’est l’apparente absence de l’enfant. De rares caresses sur le ventre ou même des petites tapes de Rocia Molina sur celui-ci interpellent sur le lien qui se construit avec le bébé. Ce qui étonne, c’est le discours de la mère en tant que femme et celui de la mère de la mère mais jamais celui de Rocia Molina sur son enfant (sauf un chant étrange à la fin du spectacle accompagné des possibles battements du cœur de l’enfant). Grito Pelao semble avant tout une histoire de femmes, une absence de père, une histoire de courage et de peine. L’on voit bien ce corps, cette femme enceinte de sept mois danser et s’acharner à danser. L’on entend bien toutes ces chansons de Sylvia Perez Cruz sur l’enfance et la maternité. Mais si l’on s’arrêtait à la performance physique, au chant entêtant, si l’on s’arrêtait aux moments de jeux entre les trois femmes, si l’on ne procédait pas à une réduction phénoménologique de l’apparaître « Grito Pelao », alors nous pourrions être déçus d’être passés à côté de l’enfant, nous pourrions être ravis d’avoir assisté à une performance, sans nul doute nous passerions à côté de l’essence de ce spectacle.

C’est que les deux phénomènes qui nous sont présentés sont la danse et le chant. Et c’est en leur portant une attention particulière, en infusant en soi les détails de la souffrance de la performance physique, détails qui se lisent tant sur le visage, les détails aussi de la pureté du chant et de ses failles inattendues, c’est en se laissant attaquer par la beauté solaire et profondément noire du poème de Sylvia Plath presque comme pleuré de manière sublime par Sylvia Perez Cruz, c’est en ressentant cela que l’on a « une âme dans un corps », pour reprendre les mots de Rimbaud. C’est surtout en ressentant cela que chant et danse se transforment en leur matérialité, en mouvements vus, en lumière, en sons, en vibrations, que donc danse et chant en arrivent à toucher. Non pas émouvoir ou faire bouger mais toucher réellement, toucher l’enfant à naître, par le plus puissant vecteur de la science du toucher, l’haptonomie, qui est l’intention.

La voix touche le corps qui bouge et touche la mère qui dit son amour à son enfant et renvoie à la voix le signal du plaisir. La boucle phénoménologique est bouclée et le spectateur, comme s’il avait assisté à une vraie séance d’haptonomie sans y prendre part, est ému par le dispositif, mais ce sont bien les femmes sur scène qui accompagnent un être vers ce monde, dans le spectacle fermé de leur amour, qui oublie le public dans l’idée salutaire de lui avoir fait croire à un spectacle sur la maternité. Grito Pelao est en réalité un spectacle sur le dévoilement, sur notre capacité à entendre le cri d’un bébé dans le ventre de sa mère lorsque tout autour crie. Comme s’il était devenu impossible de n’être touché que par l’intention, d’oublier les discours et les performances, comme si la plus extrême fragilité ne pouvait s’exposer au regard impudique d’une salle. En essayant sans relâche cet essai génial, Rocia Molina et Sylvia Perez Cruz finissent par semer dans le cœur des spectateurs cette qualité de la matière de leur art qui résonne lentement en battements de cœur d’enfant, lorsque les cris artistiques ont donné leur vitalité et que, dans le silence du souvenir, le cri amniotique explose de merveilles.

J. C. octobre 2018