L’irrésistible ascension de Maguy Marin

L’histoire sans fin

Sur scène, une photocopieuse à jardin proche du proscenium. La musique, qui démarre, fait le bruit de cette machine et se répétera tout le long du spectacle, rappelant Steve Reich mais de manière si hypnotique qu’il est difficile d’entendre ici des déphasages. Tout de suite à cour de la photocopieuse, sur tout l’espace du théâtre des Abbesses, des murs de plexiglass forment un open space qui laisse juste assez de place pour circuler. Pendant une heure, les corps des danseurs arpentent cet espace en soi ligne de crête, lieu de l’asservissement des corps dont le penchant est la danse. Les danseurs amènent des objets et remplissent le vide de produits de consommation mais aussi d’une photo de Marx ou de fausses fleurs. Tous ces objets accumulés viennent entraver les corps et les besoins des corps, ceux-ci exprimés et assouvis sur scène : manger, déféquer, se motiver (geste nietzschéen), s’aimer, se violenter. Comme dans May B, la déformation, le changement d’être, tente de sublimer, de trouver un échappatoire sans cesse, de se transformer sans cesse : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. » disait le Clov de Becket et de Maguy Marin. Les essais pour sortir de la scénographie monde se répéteront jusqu’au bout.

L’accumulation est pure entrave, rien d’autre : Marx ne signifie pas plus que Zidane. L’objet devient l’acteur et en deuxième partie il devient un paysage qui fait œuvre, allant jusqu’à cacher les danseurs, au point que les corps doivent se grimer pour survivre, moment ludique mais aussi cruel où le changement de soi devient condition de la survie. Mais même cette condition de vie (se grimer) , comme celle de nature (se mettre nus) ou la réinvention d’un langage (la création d’une sorte de langue des signes), ne peut tenir. Tout pourrait paraître être voué à l’échec et la lumière qui éclaire fortement  par périodes laisse imaginer le plateau comme une feuille que l’on photocopierait, donc comme un système que l’on reproduirait presque à l’infini. Les danseurs semblent ne plus pouvoir bouger au moment du noir et pourtant l’on ne peut s’empêcher de penser que si tout se rallumait les hommes et les femmes trouveraient des moyens de continuer. Après avoir retracé une histoire du monde, de Platon (Le Cratyle), jusqu’à Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) en passant par Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra) ou Spinoza surtout (L’Éthique), les acteurs danseurs danseraient encore leur ballet s’il ne fallait finir. Ils laisseraient entrevoir une constante : il faut danser sa vie et celle-ci s’acharne. Après le noir c’est le public qui reprend le flambeau et les objets accumulés ressemblent plus au décor de Turba qu’à un hangar de supermarché. Même sans tentative de survie il reste l’art, la persistance de la trace d’avoir voulu dire quelque chose.

L’objet comme chœur optique

Après 2017 où les corps jouaient un jeu distancié, lui-même distancié par le phénomène de danse qui persistait et où donc Maguy Marin réinventait le « verfremdungseffekt », cette dernière continue à repenser le phénomène de distanciation lui apportant ses plus intelligentes modifications depuis Brecht et le théâtre post dramatique. Ici se sont les objets qui permettent la réflexion et qui renvoient, en un second temps, vers les corps. Le cadre d’entrée vers la danse se fait par l’accessoire, ceci n’est pas sans rappeler les propres pièces de Brecht. Ce dernier voyait dans l’usage du cinéma sur scène un véritable « chœur optique », c’est-à-dire un média permettant de commenter à distance. Ici les objets sont un chœur optique, commentant et permettant de voir mieux. Mais comme dans 2017, cette distanciation première est mise à distance par la danse, qui conclut le discours tout en réfléchissant sur lui. Ici encore, de manière plus poétique car corporelle, Maguy Marin fait entrer le spectateur dans un tourbillon de réflexion qui donne le vertige, tant par son dispositif que par son contenu. Vertige ressenti sur la ligne de crête où Maguy Marin est en parfait équilibre. Car c’est par la maîtrise, celle des rythmes, de l’espace et du discours, que la chorégraphe mène le spectateur à observer les forces en présence sans lui imposer aucune lecture. Loin des discours faciles, de la didactique ou des « Lehrstück », Ligne de crête offre à qui peut encore la voir l’expression du génie.

Théâtre et danse

Maguy Marin est chorégraphe et fait de la danse. Ce qui ne l’empêche pas dans son travail de renouveler les codes de la dramaturgie. Dans 2017 la chorégraphe travaillait la distanciation théâtrale, dans Description d’un combat elle donnait à voir un chœur antique qui dansait et psalmodiait, dans Turba elle jouait aussi sur le langage et sa signification et dans Nocturnes et Faces elle réinventait la notion d’événement, la danse faisant alors art et dépassant l’événement, allant jusqu’à contredire scéniquement les propos d’Alain Badiou dans son Petit Manuel d’inesthétique. Mais tous ces coups de jeune donnés au théâtre n’en sont pas moins des révolutions du geste chorégraphique. Derrière la distanciation, le chœur antique, la langue ou le dépassement de l’événement se joue la présence du corps et du rythme, inchangée dans ses créations. Et c’est alors le corps qui change l’histoire de la danse, la réinventant comme lieu de réflexion où le geste prend une nouvelle ampleur : plus que théâtral, plus que dansé, il se pose dans son pur signifiant. Proche du geste rituel il est libre et chargé de sens, il cherche une communion, une communication, il porte en lui une étrangeté. Le geste de Maguy Marin porte en lui l’histoire de la danse mais surtout du monde, dans l’exigence toujours renouvelée de ne jamais céder aux artefacts et beautés amers.

J. C. octobre 2018

Du 11 au 13 octobre Théâtre Gérard Philippe – Saint-Denis
06 07 février Humain trop humain – CDN Montpellier
30 mars Salle Jacques Brel – Fontenay en Scènes
04 avril Théâtre Edwige Feuillère – Vesoul
09 avril Le Dôme de Gascogne – CIRC – Auch
11 avril Le Parvis Scène Nationale Tarbes-Pyrénées
Du 21 au 23 mai théâtre Garonne, scène européenne -Toulouse